« Les Messes retrouvées de Jehan Titelouze »

Les Messes retrouvées de Jehan Titelouze

Hymne, Magnificat & Pièces d’orgue
❧ Volume 1

Fin novembre 2016, le musicologue Laurent Guillo a découvert à la Bibliothèque Universitaire de Fels à l’Institut Catholique de Paris un recueil de vingt-six œuvres du début du xviie siècle, parmi lesquelles figurent quatre messes en musique de Jehan Titelouze (v. 1563-1633), polyphoniste de génie, organiste à la cathédrale de Rouen de la fin du xvie siècle jusqu’à sa mort. L’ensemble Les Meslanges en réalise le premier enregistrement, en deux disques dont le second paraîtra au courant de l’année 2019. Chaque disque présente deux messes vocales, et à l’orgue une hymne et un Magnificat.

Imprimées en 1626, mentionnées depuis longtemps par les catalogues mais réputées perdues, ces messes complètent à présent avec magnificence l’exceptionnel corpus de ses œuvres pour orgue. Elles viennent aussi élargir considérablement le répertoire sacré à la charnière de la Renaissance et de la période baroque. Deux sont à quatre voix (Missa in Ecclesia, Missa Votiva), deux sont à six voix (Missa Simplici corde, Missa Cantate).

Ensemble Les Meslanges, dir. Thomas Van Essen & Volny Hostiou
Cécile Dalmon et Esther Labourdette, cantus
Raphael Mas, altus
Damien Rivière, tenor
Vincent Lièvre-Picard, tenor
Thomas Van Essen et Florent Baffi, bassus
Éva Godard et Sarah Dubus, cornets à bouquin
Claire Mac Intyre, Abel Rohrbach, Christiane Bopp et Arnaud Brétécher, sacqueboutes
Volny Hostiou, serpent
François Ménissier
Grand orgue Dominique Thomas — Champcueil (Essonne)

Programme

[1 – 5] Jehan Titelouze 24′40
Missa Sex Vocum Cantate :
KyrieGloriaCredoSanctusAgnus Dei
[6 – 11] Jehan Titelouze & Jean de Bournonville 11′10
Hymnus Pange lingua (6 versets)
[12 – 16] Jehan Titelouze 19′50
Missa Quatuor Vocum in Ecclesia :
KyrieGloriaCredoSanctusAgnus Dei
[17 – 28] Jehan Titelouze & Jean de Bournonville 12′50
Magnificat secundi Toni (12 versets)

Les Messes de Titelouze

 
De la musique d’orgue …

Après des études en sa ville natale de Saint-Omer, dans la province flamande d’Artois alors sous domination espagnole, Jehan Titelouze est ordonné prêtre. Puis il se fixe à Rouen où il est nommé, sur concours en 1588, au grand orgue de la cathédrale ; il est rapidement considéré comme l’un des organistes les plus talentueux de son temps. Titulaire d’un orgue de première importance qu’il fera reconstruire en 1601 selon ses vœux, il contribua à l’établissement en France d’un type d’orgue nouveau à deux claviers et grand pédalier, prenant racine dans l’archétype flamand de la Renaissance tout en développant déjà les prémices de l’esthétique classique française, et grâce auquel « se peuvent exprimer l’unisson, la croisée des parties, & mile sortes de figures musicales » (Préface des Hymnes en 1623).

De cet artiste complet en contact avec plus les grands théoriciens de son temps, expert organier à la pointe de la modernité et très habile improvisateur, on ne connaissait que deux livres publiés à Paris : les Hymnes de l’Eglise pour toucher sur l’orgue, avec les fugues et recherches sur leur plain-chant en 1623 et Le Magnificat, ou cantique de la Vierge pour toucher sur l’orgue, suivant les huit tons de l’Eglise de 1626. Chacun des deux disques présente, aux côtés d’une Messe à 4 voix et d’une autre à 6 voix, une hymne et un Magnificat dont les versets d’orgue alternent avec des versets chantés de Jean de Bournonville (v. 1585-1632), maître de chapelle de la cathédrale d’Amiens puis directeur de la maîtrise de la Sainte-Chapelle à Paris : pour ce Volume 1, des faux-bourdons de 1612 répondent à l’orgue pour l’hymne Pange lingua tandis que des polyphonies plus élaborées de 1614, écrites en imitation, assurent les versets pairs du Magnificat secundi toni.

Chez Titelouze, l’écriture polyphonique est à son apogée et constitue en quelque sorte une synthèse du contrepoint franco-flamand. Mais il est également au fait des découvertes expressives de l’art baroque. Il écrit en effet, dans sa préface aux Hymnes de 1623 : « Comme le peintre use d’ombrage en son tableau pour mieux faire paroistre les rayons du jour & de la clairté, aussi nous meslons des dissonnances parmy les consonnances […] pour faire encore mieux remarquer leur douceur. »

Le texte est une préoccupation de l’organiste Titelouze. En effet, les versets conçus pour être en alternance avec le plain-chant constituent une traduction en musique du sens du texte, comme il l’écrit dans sa préface des Magnificat : « j’ay obligé la plus grande partie des Fugues à la prononciation des paroles, estant raisonnable que l’Orgue qui sonne un vers alternatif l’exprime autant que faire se peut ». C’est ce que nous avons tenté d’illustrer, au moyen d’affects et de registrations contrastées, au sein de chaque verset du Magnificat secundi toni.

… à la musique vocale

À lire les propos de Titelouze, on ne pouvait que regretter la perte de sa musique vocale : aucune trace hormis sa musique d’orgue n’était parvenue jusqu’à nous et l’on s’était résigné…

Comme pour les messes de ses contemporains, tel Henry Frémart (?-1651), maître des enfants de chœur de la cathédrale de Rouen de 1611 à 1625, Titelouze compose en tenant compte des préceptes de l’esthétique musicale de la Contre-Réforme. Si le contrepoint est issu de l’esthétique franco-flamande, les imitations sont courtes et la superposition des voix n’empêche en rien la perception du texte, essentiellement syllabique, tant Titelouze est soucieux de la clarté de la déclamation et de la continuité du discours. Les mots sont rarement répétés et les imitations sont libres, d’où découlent des compositions brèves qui n’allongent pas l’office et permettent une fluidité permanente. Mais Titelouze transcende encore ces caractéristiques. En effet, à côté de ces contraintes liées à l’exercice du culte, ces messes sont l’illustration d’un nouveau goût influencé par les découvertes des humanistes, portées en particulier par Gioseffo Zarlino à propos de l’accentuation du texte et de son intelligibilité.

Le « meslange » des voix et des instruments …

Comme toujours à cette époque, les messes de Titelouze sont imprimées en livre de chœur : les parties vocales sont notées en vis-à-vis, séparément, sur deux pages. L’absence de partie instrumentale et de basse continue semble les destiner à des voix seules, toutefois la partition n’impose rien en elle-même… Nous avons fait le choix d’utiliser les instruments avec les voix en colla parte. En premier lieu : le cornet à bouquin au cantus, et le serpent, au bassus, tous deux en usage dans les cathédrales en France au xviie siècle ; nous y avons ajouté des sacqueboutes doublant les voix intermédiaires. Nous n’avons pas utilisé de basse continue ni d’orgue avec les voix ; il est du reste peu probable que ces messes aient été soutenues avec une basse continue : l’écriture contrapuntique met en valeur l’indépendance des voix et est clarifiée par des instruments en doublure plutôt que des instruments « d’accompagnement ».

… pour une couleur particulière

Ces deux messes sont dans le « unziesme mode » (la « éolien »). Toutes deux, transposées sur ré, ont cependant chacune leur style, leurs caractéristiques propres. Nous avons d’ailleurs voulu les souligner par des partis-pris, des couleurs vocales et des choix d’instrumentation :

— La Missa in Ecclesia est dans un style imitatif plus sévère ; elle est la seule des quatre messes à être notée dans la mesure « à C barré », dans un style se rapprochant en apparence à la Renaissance. Pour cette messe nous avons choisi quatre voix d’hommes avec un cornet doublant le cantus et un serpent doublant le bassus.

— En revanche, la Missa Cantate est à six voix et est écrite avec des chiavettes (petites clefs), c’est-à-dire pour des voix plus aiguës. Le colla parte – chaque voix étant doublée d’un instrument, ici avec deux cornets, trois sacqueboutes et un serpent – souligne cette polyphonie éthérée qui fait contraste ainsi avec l’autre messe à six voix Simplici corde, plus grave. On peut sans doute avancer qu’en écrivant quatre messes avec des couleurs différentes, Titelouze pensait à l’usage qui pouvait en être fait.

[extraits du livret, par François Ménissier et Thomas Van Essen]

L’orgue de Champcueil

Buffet de l’orgue Thomas de l’église de Champcueil. Vue en contre-plongée.
Grand orgue Dominique Thomas (2008-2010)
© Manufacture Thomas / C. Gillot
Dominique Thomas (2008-2010)

Pour l’orgue, notre choix s’est porté sur un instrument neuf construit selon l’esthétique polyphonique franco-flamande des années 1600. Ce type d’orgue, très moderne pour la France du tout début du xviie siècle, annonçait déjà les canons à venir de l’orgue classique français ; et c’est depuis Rouen, sous l’influence de Titelouze et des facteurs Crespin Carlier, Nicolas Barbier, Pierre Le Pescheur, Matthieu Langedhul ou Guillaume Lesselier, que ces instruments très complets furent diffusés dans toute la Normandie, en Île de France, et jusqu’à Amiens, Saint-Quentin ou encore Poitiers.

Il ne reste malheureusement plus d’orgue intégralement conservé de cette esthétique mais la lecture des traités (Mersenne) et l’observation des nombreux reliquats conservés çà et là suscitent un véritable engouement pour cet âge d’or de la facture d’orgue, au point que de grands instruments construits suivant les paramètres connus de ce style voient aujourd’hui le jour, en raison de leur grande polyvalence.

Ce fut le cas de l’orgue de l’église Notre-Dame de Champcueil, dans l’Essonne, achevé par Dominique Thomas et son équipe en 2008-2009 et inauguré en 2010. Cet instrument mésotonique de 32 jeux contient la plupart des ingrédients de l’orgue Carlier (1601) touché jadis par Titelouze à la cathédrale de Rouen : les consorts complets de Flûtes et de Principaux avec leurs jeux de Quintes respectifs, un Plenum sur Montre de 16 pieds auquel peut s’adjoindre une Tiercelette, une Flûte d’Allemand (décrite dans le traité de Marin Mersenne, « à biberons »), des anches colorées copiées sur des modèles flamands de la fin de la Renaissance dans les Pays-Bas méridionaux et à Pistoia, enfin un jeu de Quintadine caractéristique de cette école (en 4′), appelé à disparaître très tôt en France mais qui restera omniprésent dans le Nord de l’Europe (en 8′).

Composition de l’orgue de Champcueil
Dominique Thomas 2008-2010
i Positif de socle ii Grand-orgue iii Récit Pédale
Bourdon 8
Montre 4
Flûte d’Allemand 4
Nasard 223
Doublette 2
Tierce 135
Larigot 113
Fourniture iv
Cromorne 8
Montre 16
Montre 8
Flûte à cheminée 8
Prestant 4
Quinte 223
Doublette 2
Tiercelette 135
Fourniture iv
Cymbale iii
Cornet v d. ut3
Trompette 8
2e Trompette 8 d. ut3
Voix humaine 8
Bourdon 8
Quintaton 8
Flûte conique 4
Flûte ouverte 2
Sifflet 1
Sexquialtera ii
Dulciane 8
Montre 16 *
Flûte ouverte 8
Dulciane 24
Trompette 12


* = jeu du GO
I/II – III/II – I/P – II/P – III/P – III/P en 4′ – Tremblant – Rossignol
415 Hz pour le la3 – Tempérament mésotonique à 10 tierces majeures pures
Étendue des claviers manuels : 61 notes Ut1-fa5 sans Ut♯1, avec doubles feintes sur les sol♯ (la♭) et sur les mi♭ (ré♯).
Étendue du pédalier : 38 notes Fa0-fa3 sans Fa♯0, Sol♯0 et Ut♯1, avec doubles feintes sur les sol♯ (la♭) et sur les mi♭ (ré♯).
Détail des claviers de l’orgue.
Les claviers à doubles feintes
© Manufacture Thomas / C. Gillot

Presse

 
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Aujourd’hui encore, quelque miracle musical peut se produire : Pour preuve cette découverte inespérée dans un fond de bibliothèque à l’Institut catholique de Paris. […] Ce disque, un premier volume, propose deux de ces messes : La Missa Cantate à six voix et la Missa in Ecclesia à quatre voix. L’enregistrement intègre une Hymne et un Magnificat extraits du Livre d’orgue et agrémentés du plain-chant alterné avec des œuvres de son contemporain Jean de Bournonville.

Dès les premières mesures de la Missa Cantate, l’émotion est forte. Immédiatement, on ressent l’écriture d’un esprit supérieur dont l’inspiration semble ancrée dans les terres du nord, Angleterre ou Flandres. Les lignes sont épurées, planantes souvent, rappelant les polyphonies savantes d’un Thomas Thallis. […] L’ensemble Les Meslanges propose une version « colla parte » des deux messes, c’est-à-dire avec un groupe d’instrumentistes doublant les voix et regroupant des cornets, sacqueboutes, serpents… Éva Godard au cornet et Volny Hostiou au serpent conduisent leurs instrumentistes et apportent par leur grande expérience de ces répertoires une homogénéité parfaite avec les voix, pour aboutir à un ensemble chatoyant et contrasté. La direction de Thomas Van Essen précise et souple convient parfaitement à ces œuvres dont il a saisi avec ses chanteurs toute l’essence. […]

Le disque offre une autre découverte d’importance avec l’instrument de Champcueil construit par Dominique Thomas en 2010 suivant les principes de l’orgue franco-flamand du début du xviie siècle. […] François Ménissier joue ces versets avec beaucoup d’inspiration, et un choix de registrations colorées qui alternent agréablement avec des faux-bourdons et des polyphonies de Jean de Bournonville (v. 1585-1632). Titelouze fait coller littéralement sa musique avec les textes du Magnificat. Chaque phrase, composée de deux parties, se retrouve traduite en musique dans chaque verset d’orgue de manière assez troublante. La musique peut changer tout à coup pour exprimer un mot, une idée.

Ce disque est un événement majeur, il nous permet de connaître une musique qui dormait depuis presque 400 ans. De plus, ces œuvres sont magistralement interprétées par des musiciens spécialistes qui ont su retrouver les codes et le style d’un art lointain, glorieusement ressuscité. Il est inutile de préciser que le volume deux qui contiendra les messes Simplici corde et Votiva est attendu avec une vive impatience.

Le 18 mars 2019, par Frédéric Muñoz
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Thomas Van Essen associe volontiers voix et instruments : chaque chanteur se voit doublé d’un cornet, d’un trombone ou d’un serpent. Ces voix claires et vivement projetées animent les polyphonies savantes de Titelouze avec une grande souplesse dynamique, et modèlent avec relief les parties intermédiaires. Si Van Essen préfère éviter le recours à l’orgue dans la polyphonie vocale, celui-ci surgit avec splendeur pour l’Hymne Pange lingua (1623) et le Magnificat secundi toni (1626), donnés en alternatim. François Ménissier touche avec délicatesse et raffinement les versets impairs, tandis que les pairs sont clamés en faux-bourdon (d’après les Octo cantica de Bournonville, 1614). Réjouissance de l’esprit et envoûtement des sens sont ainsi au rendez-vous.

Denis Morrier, Diapason d’avril 2019
5 étoiles de Classica. Logo.

Malgré leur importance insigne dans l'histoire de la musique, rares sont les occasions d'entendre les œuvres foisonnantes de Jehan Titelouze. Les Meslanges et François Ménissier marquent à cet égard une importante étape pour la redécouverte de ce répertoire en proposant la recréation contemporaine des messes polyphoniques du maître rouennais, imprimées en 1626 et retrouvées… en 2016, dans les archives de l'Institut catholique de Paris. Encore tributaires de la science contraignante du contrepoint de la Renaissance, ces pages développées, d'une infinie poésie (Sanctus de la Messe à six voix) soutenues par les cornets, sacqueboutes et serpents, témoignent de la survivance, en pleine guerre de Trente ans, de la République des arts européenne héritée du siècle précédent.

Dans la digne lignée d'André Isoir et comme pour prolonger le geste d'un Robert Bates (Loft Recordings, 2010), François Ménissier dévoile une nouvelle fois dans toute leur vitalité et subtilité contrapuntique, grâce à un jeu extrêmement tonique, les versets volontiers virtuoses du père de l'école d'orgue française, trop longtemps amoindris par la plus pénible sécheresse. Interprétés en alternance avec des faux-bourdons de Jean de Bournonville, ils trouvent dans l'orgue franco-flamand construit par Dominique Thomas (2010) à Champcueil, dans l'Essonne, un medium idéal qui concourt à la réussite de ce très beau récital baroque.

Aurore Leger, Classica d'octobre 2019