« Pour une Cathédrale »

Pour une Cathédrale

Jehan Titelouze (v. 1563-1633),
Henri Frémart (?-1651)
Jean de Bournonville — Artus Aux-Cousteaux

Pour ce programme, nous avons eu plaisir à imaginer l’univers musical de la cathédrale de Rouen autour de 1620. Les pièces pour orgue de Jehan Titelouze côtoient les œuvres d’illustres maîtres de chapelle de cette époque, que l’ensemble Les Meslanges fait découvrir pour la première fois au disque ; trois grandes hymnes et un Magnificat alternent avec les voix et autres « instruments musicaulx » alors en usage, comme le cornet, le serpent et la sacqueboute.

Le cercle de Jehan Titelouze se fait connaître : en particulier, avec sa Missa Verba mea, Henri Frémart, maître de musique de Notre-Dame de Rouen puis de Notre-Dame de Paris ; et, pour les versets chantés en alternance avec l'orgue, Jean de Bournonville (v. 1585-1632), en poste à la collégiale de Saint-Quentin, à la cathédrale d’Amiens puis à la Sainte-Chapelle de Paris, et Artus Aux-Cousteaux (v. 1590-1654), son successeur en ces mêmes lieux.

Ensemble Les Meslanges, dir. Thomas Van Essen
Sophie Patteyr, cantus
Vincent Lièvre-Picard, altus
Thomas Van Essen, tenor
Jean-Louis Paya, bassus
Éva Godard, cornet à bouquin
Dimitri Debroutelle et Christiane Bopp, sacqueboutes
Volny Hostiou, serpent
François Ménissier
Orgue Pascal Quoirin — Mont-Saint-Aignan (Seine-Maritime)

Programme

[1] Jehan Titelouze & Artus Aux-Cousteaux 12′07
Magnificat sexti Toni (12 versets)
[2] Henri Frémart 3′52
Missa Verba mea – Kyrie
[3] Henri Frémart 3′26
Missa Verba mea – Gloria
[4] Jehan Titelouze 8′20
Hymne Exultet Cœlum (5 versets)
[5] Henri Frémart 6′30
Missa Verba mea – Credo
[6] Jehan Titelouze & Jean de Bournonville 10′49
Hymne Ave Maris stella (7 versets)
[7] Henri Frémart 2′53
Missa Verba mea – Sanctus
[8] Henri Frémart 2′50
Missa Verba mea – Agnus Dei
[9] Jehan Titelouze & Jean de Bournonville 11′12
Hymne A solis ortus cardine (5 versets)

Jehan Titelouze

 
Signature autographe de Titelouze.
Signature de Jehan Titelouze — Vostre bien humble a servir
(Archives dép. de Seine-Maritime)

Dans le premier tiers du xviie siècle furent publiés, aux quatre coins de l’Europe, d’extraordinaires chefs-d’œuvre pour clavier, tels les livres et tablatures de Samuel Scheidt (Hambourg, 1624), de Francisco Correa de Arauxo (Alcalá, 1626) et de Girolamo Frescobaldi (Rome, 1624-1628). Les pièces pour orgue de Jehan Titelouze, « Chanoine & Organiste de l’Eglise de Rouën », appartiennent à cette floraison spontanée : ses douze Hymnes de l’Eglise sont imprimées en 1623 chez Ballard, à Paris, rééditées en 1624 et suivies d’un second livre consacré aux huit tons du Magnificat ou cantique de la Vierge (1626).

Originaire de Saint-Omer (Flandres espagnoles), Titelouze fut nommé à la Cathédrale de Rouen en 1588. Très au fait en matière de facture d’orgues, il fit reconstruire par Crespin Carlier, en 1601, le grand orgue Renaissance dont il était titulaire ; et il contribua à l’établissement en Normandie, en Île de France et jusqu’à Soissons, Saint-Quentin, Poitiers ou Amiens, d’un type d’orgue nouveau à deux claviers et grand pédalier, prenant racine dans l’archétype flamand de la Renaissance tout en développant déjà les prémices de l’esthétique classique française, et grâce auquel « ſe peuvent exprimer l’vniſſon, la croiſée des parties, & mile ſortes de figures Muſicales » (Préface du livre des Hymnes, 1623).

Depuis les recherches fondatrices d’André Pirro (1897), la musicologie du xxe siècle a érigé Titelouze en « père de la musique d’orgue classique française ». Peut-être faut-il un peu nuancer aujourd’hui ce qualificatif, qui pourrait s’appliquer davantage, au plan du style, à Louis Couperin. Le fait que – avec Titelouze – la polyphonie savante venue du Nord serve tout à coup une grande collection d’hymnes de l’Église romaine (et non le Psautier) a sans doute pu nourrir cette perception. Mais il reste indéniable qu’il exerça un rôle pionnier décisif pour l’évolution de la facture d’orgues en France et pour la pratique du jeu en quatuor à l’orgue, et que son livre de 1623 fut le premier recueil de musique d’orgue à y être imprimé – qui plus est en notation moderne – depuis les tablatures de Pierre Attaignant (1531). Ces temps reculés étant, selon ses propres mots, « hors de la ſouvenance des hommes » !

Premier système de l’hymne « Exultet Cœlum » dans l’édition originale.
Jehan Titelouze, Hymne Exultet Cœlum —  Édition de 1623
(gallica.bnf.fr / BnF)

Sa seconde publication de 1626 nous apprend que les hymnes de 1623 avaient « esté trouvez trop difficiles pour ceux qui ont besoin d’estre enseignez ». De fait, la virtuosité digitale de certains versets rappelle l’habileté parfois prodigieuse des virginalistes anglais ; et l’usage très nouveau et fort mouvementé du pédalier – préconisé par Titelouze pour « toucher la Baſſe-contre » de certains versets, exactement comme le fit Samuel Scheidt (en 1624…) sous des latitudes bien plus nordiques – fut abandonné ensuite pour longtemps en France, jusqu’à Grigny voire Boëly ! Mais la densité et l’admirable liberté de l’écriture polyphonique sont déjà un véritable enjeu pour une traduction intelligible de cette musique.

L’ornementation demeure un mystère pour l’interprète d’aujourd’hui, le texte étant nu de toute indication en raison de « la dificulté d’aposer des caractères a tant de notes qu’il en faudroit » (l’éditeur Pierre Ballard ne disposait pas, à l’époque, des caractères d’imprimerie nécessaires). La profusion de caractères à laquelle fait allusion Titelouze pourrait suggérer l’ornementation foisonnante, percussive et brève des virginalistes anglais, davantage que celle de la tradition française telle qu’elle s’est codifiée dans le dernier tiers du xviie siècle. Les traités de Marin Mersenne (1636) et de Jean Denis (1650) offrent également, bien sûr, des pistes probantes. Titelouze, lui, s’en remet « au jugement de celuy qui touchera », comme il fait « des cadences qui sont communes ainſi que chacun sçait ». Heureux furent ses contemporains !

Jehan Titelouze se préoccupait de suggérer en musique les images poétiques de textes séculaires, précédant en cela le figuralisme des baroques : « j’ay obligé la plus grande partie des Fugues à la prononciation des paroles, eſtant raiſonnable que l’Orgue qui sonne un vers alternatif l’exprime autant que faire ſe peut ». En poète humaniste il pouvait, au sujet des audaces d’écriture, s’exprimer en ces mots :

Comme le Peintre vſe d’ombrage en ſon tableau pour mieux faire paroiſtre les rayons du jour & de la clairté, auſſi nous meſlons des diſſonnances parmy les conſonnances, comme ſecondes, ſeptieſmes, & leur repliques pour faire encore mieux remarquer leur douceur : & ces diſſonnances ſe font ouïr ſuportables bien apliquées & a propos […]

L’écriture de Titelouze, si libre, si souple, aérienne, inventive et toujours imprévisible, chantante en tout instant et à tous les degrés de la polyphonie, est assurément céleste. Conversait-il avec les anges ?

Mont-Saint-Aignan

Buffet de l’orgue de Mont-Saint-Aignan. Vue en contre-plongée.
Orgue Pascal Quoirin (2001) – Buffet des xvie et xviie siècles
© Emma Pommier
Pascal Quoirin (2001)
Buffet des xvie et xviie siècles

L’église collégiale élevée par Henri II Duc de Normandie et Roi d’Angleterre sur le « Mont-aux-Malades » (aujourd’hui Mont-Saint-Aignan, sur les hauteurs de Rouen), est placée sous le patronage de Saint Thomas Becket ; elle remonte, pour sa partie romane, au début du xiie siècle. L’histoire de son orgue est très mal documentée par les archives ; on ignore même si les vénérables boiseries, qui remontent au xvie siècle, étaient dès l’origine en ce lieu ou si elles ont d’abord orné le jubé d’un grand édifice normand. Abandonnée vers 1880 puis ruinée au milieu du xxe siècle, la partie instrumentale fut reconstruite entièrement par Pascal Quoirin en 2001 dans un grand corps de buffet minutieusement restauré, avec reconstitution d’une console arrière et création d’une façade de Positif.

La composition des jeux et l’esthétique sonore du nouvel orgue s’inspirent des instruments qui se sont répandus à partir de 1600 dans la moitié Nord de la France, sous l’impulsion de Jehan Titelouze. Certes, l’orgue reconstruit par Crépin Carlier en 1601 en la Cathédrale de Rouen était de dimensions bien plus importantes, mais on trouve à Mont-Saint-Aignan, outre l’accord mésotonique auquel sa musique se réfère de façon évidente, tous les composants de l’univers sonore de Titelouze : un consort complet de Flûtes montant jusqu’au Flageolet, une Voix humaine ou Régale à doubles cônes, un large Nazard conique et une petite Tierce tous deux à « double effet » (c’est-à-dire se mélangeant aussi bien avec les Flûtes qu’avec les Principaux), sans oublier la fameuse Flûte allemande à biberons décrite dans le traité de Marin Mersenne. L’organisation de l’ensemble en trois plans sonores indépendants autorise pleinement la coloration de son écriture en quatuor, selon les préconisations de Jehan Titelouze en sa préface de 1623.

Composition de l’orgue de l’église Saint-Thomas-de-Cantorbery — Mont-Saint-Aignan
Pascal Quoirin 2001
i Positif de socle ii Grand-orgue Pédale
48 notes CD-c′′′ 48 notes CD-c′′′ 27 notes C-d′
Bourdon 8
Montre 4
Flûte allemande 4
Doublette 2
Larigot 113
Cimballe iii
Cromorne 8
Voix humaine 8
Montre 8
Bourdon 8
Prestant 4
Flûte 4
Nazard 223
Doublette 2
Quarte 2
Tierce 135
Flageolet 1
Fourniture iii
Cimballe ii
Cornet v d. ut3
Trompette 8
Flûte en montre 8
Trompette 8
Tiroir I/II – II/P – Tremblant – Rossignol
Diapason : 440 Hz pour le la3 – Tempérament mésotonique à 8 tierces majeures pures
De l’ancien instrument des xvie et xviie siècles ne subsistent que le buffet ainsi que, déposés derrière l’orgue,
un certain nombre d’éléments : pédalier à la française, cadre de console avec ses étiquettes, grand train de balanciers, chapes.

Presse

 
ConcertClassic.com. Logo.

[Concert du 5 octobre 2014 à Auxi-le-Château, dans le cadre du Festival Contrepoints 62]

[…] Autre lieu clé de Contrepoints 62 : Auxi-le-Château et son orgue Carpentier de 1745, restitué par Boisseau et Cattiaux en 1993. L’hommage était périlleux, car le maître évoqué, tel César Franck qualifié pour son malheur de Pater seraphicus, passe pour le père de l’orgue classique français, avec ce que cela suppose d’idées récurrentes d’archaïsme, de lénifiante rigueur et de fantaisie bridée : Jehan Titelouze (v. 1563-1633), natif de Saint-Omer, alors terre espagnole. Les détracteurs de ce pionnier auraient-ils, le dimanche en milieu d’après-midi, assisté au concert de François Ménissier (Rouen et Saint-Nicolas-des-Champs, Paris), qu’il leur serait devenu impossible de s’en tenir à cette réputation de noble ennui qui colle avec obstination à Titelouze.

Tout dépend, naturellement, de la manière dont on aborde le musicien, avec un juste équilibre entre l’ornementation ajoutée, allant de soi bien que non notée, et des gloses ne devant jamais déséquilibrer les propres diminutions, écrites, du texte de Titelouze. Extraordinairement vive et dynamique, d’un souffle ample et d’une constante fantaisie puisant à la source d’un rythme foisonnant d’invention, haute en couleur sur cet instrument certes français mais n’ignorant pas les influences flamandes jusqu’à presque sonner, comme par mimétisme, tel un orgue franco-flamand de la fin du xviie, la musique du chanoine de Rouen, vivifiée et chaleureusement « humanisée » par le talent de François Ménissier, fut plus qu’un enchantement : un moment de grâce. […]

Un programme somptueux, fort heureusement gravé par les mêmes musiciens et sur l’orgue Renaissance de l’église Saint-Thomas-de-Cantorbéry de Mont-Saint-Aignan (en surplomb de Rouen), reconstruit en 2001 par Pascal Quoirin dans l’esprit d’un « orgue Titelouze » : à paraître début 2015 chez Psalmus – Titelouze enfin réhabilité ?

Michel Roubinet, automne 2014
… lire l’intégralité de l’article sur ConcertClassic.com
5 de Diapason. Logo.

L’assimilation de données musicologiques par les praticiens des « musiques anciennes » est rarement immédiate, et n’a rien de facile. Mais le jeu en vaut la chandelle, comme dans cette réalisation éclairante et splendide. Sur quoi porte ce renouveau ? Sur la combinaison des voix et instruments pour la polyphonie, l’entrelacement de la musique figurée vocale avec les versets d’orgue et le faux-bourdon, le jeu intensément orné des organistes à l’époque de Titelouze… Autant d’aspects négligés jusqu’à présent par les interprètes, mais dont s’empare avec talent l’équipe réunie autour de Thomas Van Essen et de François Ménissier. […]

Quel art de la déclamation polyphonique sous les doigts de Ménissier ! Chanteurs, cornet, sacqueboutes et serpent rivalisent d’initiatives pour nuancer les intentions – et elles sont potentiellement nombreuses dans un Gloria ou dans un Credo ! –, répondant en cela à la revendication de Titelouze dans sa préface de son Magnificat (1626). Il faut également souligner la puissance évocatrice des sonorités mêmes de cet enregistrement. Une voix de chantre pleine et posée, pour les intonations d’hymne, et les timbres de l’orgue de Mont-Saint-Aignan, quand ils sont ainsi mis en valeur par le jeu virtuose et expressif de François Ménissier, suffisent pour redonner vie à une tradition musicale disparue que l’on était jusqu’à présent réduit à soupçonner… […]

Xavier Bisaro, 2016

[…] Le mariage de la Missa Verba de Frémart, inédite au disque, et des grandes hymnes de Titelouze s’épanouit dans un style nordique plein d’élévation et de piquant.

François Ménissier trouve à la tribune de l’orgue de Mont-Saint-Aignan, magnifique reconstruction de Pascal Quoirin (2001), une force jubilatoire grâce à un toucher d’une extrême précision, aux dynamiques enlevées. Le tempo rapide contribue à donner un sentiment de virtuosité jubilatoire. Traits, motifs ornementaux se répondent avec audace et humour. La registration est pleine de surprise. Les anches si typées de l’orgue Quoirin répondent avec bonheur au cornet et au serpent appelés à soutenir la voix. […] L’écriture de Frémart n’est pas sans relief et le vide discographique méritait d’être comblé. Le propos est dense, serré, sans effets dilatoires. Thomas Van Essen restitue sa vitalité avec une verve rigoureuse. Le chœur, souple et précis, est d’une grande clarté dans sa diction. Une même dynamique unit le jeu de l’organiste et celui du chœur concourant à faire de ces répons une danse de l’esprit et des sens.

David Loison, septembre 2016
La Clef ResMusica. Logo.

[…] L’orgue de Mont-Saint-Aignan est la reconstruction même d’un instrument normand de l’époque de Titelouze, magnifiquement édifié par Pascal Quoirin en 2001, dans un buffet ancien remontant au xvie siècle. Il s’avère le partenaire idéal d’un tel projet, tant son harmonie et sa composition correspondent aux exigences de registrations préconisées par Marin Mersenne, le grand théoricien de l’époque. La musique de Titelouze s’épanouit pleinement sur ces couleurs, rehaussées par un quatuor vocal soutenu par le cornet à bouquin, les sacqueboutes et le serpent. Pour parfaire l’immersion, le disque propose en mosaïque la Messe Verba mea de Henri Frémart, maître de chapelle de la cathédrale de Rouen, contemporain de Titelouze.

François Ménissier aborde Titelouze en grand connaisseur, par le choix de l’orgue dont le tempérament mésotonique donne à la musique le relief indispensable qui permet d’en saisir toute sa subtilité. Les jeux mêmes, caractéristiques de l’orgue du xviie siècle avec son consort de flûtes, la voix humaine, le plein-jeu avec ou sans la tierce, donnent au discours toute sa saveur et nous montrent combien Titelouze était un poète, sensuel et raffiné. Le jeu de François Ménissier est pétri de discours et d’un toucher d’une rare beauté. L’ensemble Les Meslanges que dirige Thomas Van Essen dialogue en harmonie totale, et les instruments, par leurs couleurs, rejoignent souvent l’esprit de l’orgue. Les voix portent très haut les accents de ces œuvres que l’on se plaît à redécouvrir enfin. […]

Le 14 février 2016, par Frédéric Muñoz
… lire l’intégralité de l’article sur ResMusica
 
 
Les interprètes, dans l’église de Mont-Saint-Aignan.
© Les Meslanges